Séance 4 La description
Lisez les extraits ci-dessous de Pierre et Jean. Ils contiennent tous des passages descriptifs. Lisez attentivement chacun d’entre eux et faites toutes les remarques possibles sur la description. Puis rédigez une synthèse expliquant comment Maupassant réalise des descriptions (par quels moyens, vocabulaire ou figures de style, etc.). Votre synthèse doit contenir des exemples précis.
Extrait 1
Sur la mer plate, tendue comme une étoffe bleue, immense, luisante, aux reflets d’or et de feu, s’élevait là-bas, dans la direction indiquée, un nuage noirâtre sur le ciel rose. Et on apercevait, au-dessous, le navire qui semblait tout petit de si loin.
Extrait 2
Et on voyait d’autres navires, coiffés aussi de fumée, accourant de tous les points de l’horizon vers la jetée courte et blanche qui les avalait comme une bouche, l’un après l’autre. Et les barques de pêche et les grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, traînés par d’imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers cet ogre dévorant, qui, de temps en temps, semblait repu, et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. Les steamers hâtifs s’enfuyaient à droite, à gauche, sur le ventre plat de l’Océan, tandis que les bâtiments à voile, abandonnés par les mouches qui les avaient halés, demeuraient immobiles, tout en s’habillant de la grande hune au petit perroquet, de toile blanche ou de toile brune qui semblait rouge au soleil couchant.
Mme Roland, les yeux mi-clos, murmura :
« Dieu ! que c’est beau, cette mer ! »
Mme Rosémilly répondit, avec un soupir prolongé, qui n’avait cependant rien de triste :
« Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois. »
Roland s’écria :
« Tenez, voici la Normandie qui se présente à l’entrée. Est-elle grande, hein ? »
Puis il expliqua la côte en face, là-bas, là-bas, de l’autre côté de l’embouchure de la Seine –vingt kilomètres, cette embouchure –disait-il. Il montra Villerville, Trouville, Houlgate, Luc, Arromanches, la rivière de Caen et les roches du Calvados qui rendent la navigation dangereuse jusqu’à Cherbourg. Puis il traita la question des bancs de sable de la Seine, qui se déplacent à chaque marée et mettent en défaut les pilotes de Quillebœuf eux-mêmes, s’ils ne font pas tous les jours le parcours du chenal. Il fit remarquer comment Le Havre séparait la basse de la haute Normandie. En basse Normandie, la côte plate descendait en pâturages, en prairies et en champs jusqu’à la mer. Le rivage de la haute Normandie, au contraire, était droit, une grande falaise, découpée, dentelée, superbe, faisant jusqu’à Dunkerque une immense muraille blanche dont toutes les échancrures cachaient un village ou un port : Étretat, Fécamp, Saint-Valéry, Le Tréport, Dieppe, etc.
Les deux femmes ne l’écoutaient point, engourdies par le bien-être, émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme des bêtes autour de leur tanière ; et elles se taisaient, un peu écrasées par ce vaste horizon d’air et d’eau, rendues silencieuses par ce coucher de soleil apaisant et magnifique.
Extrait 3
Ayant fait encore quelques pas, il s’arrêta pour contempler la rade. Sur sa droite, au-dessus de Sainte-Adresse, les deux phares électriques du cap de la Hève, semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux, jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards. Partis des deux foyers voisins, les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes de deux comètes, descendaient, suivant une pente droite et démesurée, du sommet de la côte au fond de l’horizon. Puis sur les deux jetées, deux autres feux, enfants de ces colosses, indiquaient l’entrée du Havre ; et là-bas, de l’autre côté de la Seine, on en voyait d’autres encore, beaucoup d’autres, fixes ou clignotants, à éclats et à éclipses, s’ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, rouges, verts, guettant la mer obscure couverte de navires, les yeux vivants de la terre hospitalière disant, rien que par le mouvement mécanique invariable et régulier de leurs paupières : « C’est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer. » Et dominant tous les autres, si haut que, de si loin, on le prenait pour une planète, le phare aérien d’Étouville montrait la route de Rouen, à travers les bancs de sable de l’embouchure du grand fleuve.
Extrait 4
En moins d’une heure on parvint au port de Trouville, et comme c’était le moment du bain, Pierre se rendit sur la plage.
De loin, elle avait l’air d’un long jardin plein de fleurs éclatantes. Sur la grande dune de sable jaune, depuis la jetée jusqu’aux Roches Noires, les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances, par groupes devant les cabines, par lignes le long du flot ou dispersées çà et là, ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie démesurée. Et le bruit confus, proche et lointain des voix égrenées dans l’air léger, les appels, les cris d’enfants qu’on baigne, les rires clairs des femmes faisaient une rumeur continue et douce, mêlée à la brise insensible et qu’on aspirait avec elle.
Extrait 5
Ils suivirent un petit vallon en pente, descendant du village vers la falaise ; et la falaise, au bout de ce vallon, dominait la mer de quatre-vingts mètres. Dans l’encadrement des côtes vertes, s’abaissant à droite et à gauche, un grand triangle d’eau, d’un bleu d’argent sous le soleil, apparaissait au loin, et une voile, à peine visible, avait l’air d’un insecte là-bas. Le ciel plein de lumière se mêlait tellement à l’eau qu’on ne distinguait point du tout où finissait l’un et où commençait l’autre ; et les deux femmes, qui précédaient les trois hommes, dessinaient sur cet horizon clair leurs tailles serrées dans leurs corsages.
[…]
Quand ils arrivèrent au bout du vallon, au bord de l’abîme, ils aperçurent un petit sentier qui descendait le long de la falaise, et sous eux, entre la mer et le pied de la montagne, à mi-côte à peu près, un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, entassés les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse et mouvementée qui courait à perte de vue vers le sud, formée par les éboulements anciens. Sur cette longue bande de broussailles et de gazon secouée, eût-on dit, par des sursauts de volcan, les rocs tombés semblaient les ruines d’une grande cité disparue qui regardait autrefois l’Océan, dominée elle-même par la muraille blanche et sans fin de la falaise.
Correction
La description consiste à représenter quelque chose : un lieu, un personnage ou un objet. Il s’agit de permettre au lecteur d’imaginer ce dont il est question, de l’imaginer, de le « voir ».
La description ne saurait être confondue avec la narration. Cette dernière consiste à raconter des événements. C’est une suite d’actions dont la signification du mot « conter » rend assez bien. En effet, « conter » vient du latin « computare » qui a donné le mot « compter » (= calculer). Une réfection étymologique en a changé l’orthographe, mais le mot « conter » a bien la même origine que « compter ». Il signifie « relater » ou encore mieux « énumérer » (de « numerus » = nombre) des événements. Ceux-ci peuvent être rapportés à l’imparfait ou au passé simple. En revanche, la description sera exclusivement à l’imparfait et non au passé simple (si le récit emploie des temps du passé, bien sûr). Mais ce qu’il faut retenir, c’est que la description représente une pause dans la narration, raison pour laquelle la notion de pause que nous avons étudiée dans la leçon sur le rythme du récit est souvent descriptive.
Chez Guy de Maupassant, la description peut revêtir plusieurs formes et avoir plusieurs fonctions.
Les adjectifs qualificatifs
Très naturellement, dans toute description, on trouve de nombreux adjectifs qualificatifs : « plate », « tendue », « indiquée », « petit » (extrait 1) ou encore : « coiffés », « courte », « grands », « légères », etc. dans l’extrait 2.
On trouve aussi de nombreux adjectifs de couleur :
• « une étoffe bleue », « nuage noirâtre », « ciel rose » dans l’extrait 1 (mais voir aussi le complément du nom « aux reflets d’or »).
• « blanche » répété deux fois dans l’extrait 2, « brune », « rouge »
• « jaunes, rouges, verts » (extrait 3)
• « sable jaune » (extrait 4)
• « des côtes vertes », « d’un bleu d’argent » (extrait 5)
Ainsi, par le jeu des couleurs, la description est souvent poétique.
Le jeu sur les sonorités
Comme dans la poésie, on trouve des assonances (en « a » : « Ayant fait encore quelques pas, il s’arrêta pour contempler la rade. » dans l’extrait 3).
Le jeu sur les sonorités est prosodique et souligne la construction des syntagmes :
« Les deux femmes ne l’écoutaient point, engourdies par le bien-être, émues par la vue de cet Océan couvert de navires qui couraient comme des bêtes autour de leur tanière » (extrait 2). Il y a une certaine régularité rythmique.
Le rythme des phrases
La construction des phrases est très élaborée :
« Et les barques de pêche et les grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, traînés par d’imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers cet ogre dévorant, qui, de temps en temps, semblait repu, et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées. »
La phrase est très longue et très construite. C’est une période avec une protase (« Et les barques de pêche et les grands voiliers aux mâtures légères glissant sur le ciel, traînés par d’imperceptibles remorqueurs, arrivaient tous, vite ou lentement, vers cet ogre dévorant ») et une apodose (« qui, de temps en temps, semblait repu, et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots, de bricks, de goélettes, de trois-mâts chargés de ramures emmêlées »). L’acmé coïncide avec le début de la proposition subordonnée relative.
Une période, écrit le Petit Robert, est une « phrase dont l’assemblage des éléments, si variés qu’ils soient, est harmonieux. » Une période est constituée d’une première partie (la protase a une tonalité ascendante) et d’une deuxième (l’apodose qui a une tonalité descendante). L’acmé constitue un sommet situé entre les deux. C’est un point d’équilibre. À ce sujet, Le Robert historique emprunte cette citation à Aristote : « Phrase complexe d'une certaine ampleur formant une unité rythmique ». (Rhétorique).
On remarque, dans notre exemple, la polysyndète (figure par laquelle on utilise de façon répétée la même conjonction de coordination) : « Et les barques de pêche et les grands voiliers », « et rejetait vers la pleine mer une autre flotte de paquebots » ou encore l’énumération « de paquebots, de bricks, de goélettes, de trois-mâts ».
Les figures de style
On trouve de nombreuses autres figures. Des comparaisons par exemple :
- « la mer plate, tendue comme une étoffe bleue » (extrait 1)
- « navires qui couraient comme des bêtes » (extrait 2)
- « semblables à deux cyclopes monstrueux et jumeaux » (extrait 3)
- « les deux rayons parallèles, pareils aux queues géantes de deux comètes » (extrait 3)
- « on en voyait d’autres encore […] s’ouvrant et se fermant comme des yeux, les yeux des ports, jaunes, rouges, verts »
- « elle avait l’air d’un long jardin plein de fleurs éclatantes » (extrait 4)
- « les ombrelles […] ressemblaient vraiment à des bouquets énormes dans une prairie démesurée » (extrait 4)
- « une voile, à peine visible, avait l’air d’un insecte là-bas » (extrait 5)
- « les rocs tombés semblaient les ruines d’une grande cité disparue qui regardait autrefois l’Océan » (extrait 5)
Parfois la figure de la comparaison est associée à d’autres figures comme la personnification mais aussi la métaphore voire la métaphore filée (voir l’extrait 2).
Une métaphore (« d’autres navires, coiffés aussi de fumée ») suivie d’une double personnification et d’une comparaison (« accourant de tous les points de l’horizon vers la jetée courte et blanche qui les avalait comme une bouche ») précède et prépare la métaphore filée de l’ogre (« avalait comme une bouche », « vers cet ogre dévorant »). Les bateaux eux-mêmes sont personnifiés, telles des victimes de l’ogre (« accourant », « s’enfuyaient »). Le verbe « couraient » (suivie de la comparaison « comme des bêtes ») est repris à la fin de l’extrait.
On trouve également de nombreuses énumérations. C’est une accumulation à la suite les uns des autres de plusieurs éléments (noms, groupes nominaux, verbes…) coordonnés ou non :
- « les ombrelles de toutes les couleurs, les chapeaux de toutes les formes, les toilettes de toutes les nuances » (extrait 4)
- « un surprenant chaos de rochers énormes, écroulés, renversés, entassés les uns sur les autres dans une espèce de plaine herbeuse et mouvementée » (extrait 5)
Enfin, on a une prosopopée (discours placé dans la bouche d’une allégorie, d’une chose personnifiée, d’un personnage mort) : « C’est moi. Je suis Trouville, je suis Honfleur, je suis la rivière de Pont-Audemer. » La prosopopée est annoncée par les comparaisons (les deux cyclopes, les yeux) qui participent de la personnification des phares (voir « jetaient sur la mer leurs longs et puissants regards », « enfants de ces colosses », « guettant », « leurs paupières »).
Le rôle de la description
On voit, dans ces descriptions, le rôle de la comparaison : elle a un aspect poétique. Elle aide à mieux se représenter les choses. Elle frappe l’imagination par une image particulièrement bien trouvée. Mais il y a plus. La description est souvent signifiante. Par exemple, les phares décrits ne sont pas qu’un ornement stylistique. Ce n’est pas un inutile passage obligé de la littérature réaliste. En fait, la description des phares est symbolique. Leur comparaison à des cyclopes évoque les deux frères et la monstruosité de l’affrontement fraternel. Ils annoncent aussi le départ de Pierre sur la mer qu’ils éclairent de leur œil unique. En effet, à la fin du roman, Pierre s’en va, poussé par son frère.
Les lieux décrits révèlent aussi l’état d’esprit du personnage. Dans l’extrait 2, les lieux et leur beauté font s’exclamer madame Roland : « Dieu ! que c’est beau, cette mer ! ». Elle exprime à haute voix ses sentiments sans avoir la délicatesse de penser à la veuve qui répond : « Oui, mais elle fait bien du mal quelquefois. ». Le père Roland n’écoute d’ailleurs pas et se lance dans des explications que les deux femmes n’écoutent pas (cf. dernier paragraphe).
Enfin, parfois, un personnage (le père Roland dans l’extrait 2) se substitue au narrateur (ou plus précisément celui-ci délègue au personnage) et se charge de montrer les lieux. La description est structurée par les compléments circonstanciels de lieu (« là-bas », « de l’autre côté). Les adverbes ordonnent la description (« puis » répété deux fois). La désignation des lieux relève du registre didactique qui consiste à instruire, à transmettre des connaissances.