Séance 3 Le doute
« Tu es passé l’autre matin avec un beau blond à grande barbe, est-ce ton frère ?
— Oui, c’est mon frère.
—Il est rudement joli garçon.
— Tu trouves ?
— Mais oui, et puis il a l’air d’un bon vivant. »
Quel étrange besoin le poussa tout à coup à raconter à cette servante de brasserie l’héritage de Jean ? Pourquoi cette idée, qu’il rejetait de lui lorsqu’il se trouvait seul, qu’il repoussait par crainte du trouble apporté dans son âme, lui vint-elle aux lèvres en cet instant, et pourquoi la laissa-t-il couler, comme s’il eût eu besoin de vider de nouveau devant quelqu’un son cœur gonflé d’amertume ?
Il dit en croisant ses jambes :
« Il a joliment de la chance, mon frère, il vient d’hériter de vingt mille francs de rente. »
Elle ouvrit tout grands ses yeux bleus et cupides :
« Oh ! et qui est-ce qui lui a laissé cela, sa grand-mère ou bien sa tante ?
— Non, un vieil ami de mes parents.
— Rien qu’un ami ? Pas possible ! Et il ne t’a rien laissé, à toi ?
— Non. Moi je le connaissais très peu. »
Elle réfléchit quelques instants, puis, avec un sourire drôle sur les lèvres :
« Eh bien, il a de la chance, ton frère, d’avoir des amis de cette espèce-là ! Vrai, ça n’est pas étonnant qu’il te ressemble si peu ! »
Il eut envie de la gifler sans savoir au juste pourquoi, et il demanda, la bouche crispée :
« Qu’est-ce que tu entends par là ? »
Elle avait pris un air bête et naïf :
« Moi, rien. Je veux dire qu’il a plus de chance que toi. »
Il jeta vingt sous sur la table et sortit.
Maintenant il se répétait cette phrase : « Ça n’est pas étonnant qu’il te ressemble si peu. »
Qu’avait-elle pensé ? Qu’avait-elle sous-entendu dans ces mots ? Certes il y avait là une malice, une méchanceté, une infamie. Oui, cette fille avait dû croire que Jean était le fils de Maréchal.