RALENTIR TRAVAUX par Yann Houry & cie

Séance 1 Perceval ou le conte du Graal

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The Temptation of Sir Percival

Perceval est un jeune homme qui vit dans la forêt. Il est élevé par sa mère qui le maintient dans l’ignorance du monde extérieur afin de le protéger du monde et de ses dangers. Mais un jour, il voit des chevaliers et, émerveillé, décide de se joindre à eux et de partir à l’aventure. Sa mère tente de l’en dissuader puis, résignée, lui fait plusieurs recommandations.

« Lorsque vos deux frères eurent grandi, sur les conseils et à l’instigation de leur père, ils se rendirent chacun dans une cour royale pour avoir armes et chevaux. L’aîné alla se mettre au service du roi d’Escavalon (1) qui l’adouba chevalier, et l’autre, son cadet, se mit au service du roi Ban de Gomoret (2). C’est le même jour que les deux jeunes gens furent adoubés et faits chevaliers ; et le même jour qu’ils se mirent en route pour revenir au pays, car ils voulaient fêter l’événement avec moi et leur père ; mais il ne les a plus revus, puisqu’ils furent les victimes d’une bataille. Ils sont morts tous les deux les armes à la main, ce qui m’a plongée dans le deuil et le chagrin. L’aîné eut un sort étrange : il eut les deux yeux crevés par les corbeaux et les corneilles. C’est dans cet état que les gens trouvèrent son cadavre. Pleurant ses fils, le père mourut de douleur (3). Quant à moi, j’ai dû mener une vie pleine d’amertume depuis sa mort. Vous étiez le seul réconfort que j’avais, la seule richesse ; j’avais perdu tous les miens et Dieu ne m’avait rien laissé d’autre pour ma joie et pour mon bonheur. »

Le jeune homme ne prêtait guère attention à ce que lui disait sa mère. « Donnez-moi à manger, dit-il. Je ne sais de quoi vous parlez, mais j’irais volontiers trouver le roi qui fait les chevaliers ; et j’irai, quoi qu’il en coûte à d’autres ! » La mère le retient et le garde le plus longtemps possible, tout en lui préparant pour s’habiller une chemise de toile grossière et des braies (4) taillées à la mode du pays de Galles, où l’on taille, il me semble, caleçons et chausses d’une seule pièce. Et il reçoit aussi une cotte avec un capuchon de cuir de cerf sans manche.

C’est ainsi que sa mère l’équipa. Trois jours, mais pas plus, il attendit ; c’est tout ce que purent obtenir de lui les caresses de sa mère. Alors elle éprouva une douleur extraordinaire, et l’embrassant, en larmes, elle le couvrit de baisers, lui disant :

[…]

« Beau fils, je veux vous donner un enseignement auquel il convient de bien prêter attention, et si vous voulez bien le retenir, vous pourrez en retirer grand profit. Vous serez chevalier d’ici peu, fils, s’il plaît à Dieu, et je vous en félicite. Si vous rencontrez, près d’ici ou au loin, une dame qui ait besoin de secours, ou une jeune fille en difficulté, mettez votre secours à leur disposition, si elles vous le demandent, car c’est le principe de toute forme d’honneur. Celui qui ne respecte pas l’honneur des dames se déshonore lui-même. Mettez-vous au service des dames et des jeunes filles, et vous serez partout honoré. Et si vous priez l’une d’elles d’accepter vos services, prenez garde de ne pas l’importuner ; ne faites rien qui lui déplaise. C’est une grande faveur qu’un baiser de jeune fille. Si elle vous accorde un baiser, je vous interdis le reste : veuillez bien y renoncer pour moi. Mais si elle a un anneau à son doigt ou une aumônière (6) à sa ceinture, et si elle vous en fait cadeau par amour, ou à votre requête, je suis d’accord pour que vous emportiez cet anneau ou cette aumônière. Beau fils, j’ai encore autre chose à vous dire : en chemin ou à l’étape, n’attendez pas trop longtemps pour demander son nom à votre compagnon. Tâchez de finir par savoir son nom, car c’est par le nom qu’on connaît l’homme. Beau fils, parlez aux hommes de valeur, fréquentez-les ; les hommes de valeur ne font pas s’égarer ceux qui leur tiennent compagnie. Par-dessus tout, je vous en prie, allez à l’église et au moutier (5) prier Notre-Seigneur qu’il vous donne l’honneur de ce monde, et une bonne conduite vous assurant de bien finir votre vie.

— Mère, dit-il, qu’est-ce qu’une église ?

— Un lieu de culte où l’on célèbre le Créateur du ciel et de la terre, ainsi que des hommes et des bêtes qu’il y a mis.

— Et un moutier, qu’est-ce que c’est ?

— Fils, exactement ceci : une belle et sainte maison où se trouvent saintes reliques et trésors ; on y célèbre le sacrifice de Jésus-Christ, le saint prophète à qui les Juifs ont infligé bien des mauvais traitements : il a été trahi et injustement condamné, il a souffert l’angoisse de la mort pour les hommes et pour les femmes, car les âmes allaient en enfer une fois séparées du corps, mais il les en a fait sortir. Il a été lié au poteau, frappé et puis crucifié, et il a porté une couronne d’épines. C’est pour entendre messes et matines et pour adorer ce Seigneur que je vous invite à aller au moutier.

— J’irai donc bien volontiers à l’église et au moutier, dit le jeune homme, à partir de maintenant. Je vous en fais la promesse. »

Alors il ne s’attarda pas davantage, il prit congé de sa mère qui pleurait ; déjà la selle était mise.

Perceval ou le Conte du Graal, Chrétien de Troyes, 1180

Li conte du Graal

Découvrez le texte en ancien français.

Qant grant furent vostre dui frere,
Au los et au consoil lorpere,
Alerent a deus corz reax
Por avoir armes et chevax.
Au roi d’Escavalon ala
Li ainznez, et tant servi la
Que chevaliers fu adobez.
Et li autres, qui puis fu nez,
Fu au roi Ban de Gomeret.
An un jor andui li vaslet
Adobé et chevalier furent,
Et an un jor meïsmes murent
Por revenir a lor repeire,
Que joie me volaient feire,
Et lor pere, qui puis nes vit,
Qu’as armes furent desconfit.
As armes furent mort andui,
Don j’ai grant duel et grant enui.
De l’ainzné avindrent mervoilles,
Que li corbel et les cornoilles
Anbedeus les ialz li creverent.
Ensi la gent mort le troverent.
Del duel des filz morue li pere,
Et je ai vie mout amere
Sofferte puis que il fu morz.
Vos esteiez toz li conforz
Que je avoie, et toz li biens,
Que il n’i avoir plus des miens.

Correction

Un héros insensible

Pour plagier Stendhal, l’on pourra dire que notre héros est fort peu héros.

Il ne sait rien de rien (« Mère, dit-il, qu’est-ce qu’une église ? »). Par ailleurs, il est peu sensible au désespoir maternel (« Le jeune homme ne prêtait guère attention à ce que lui disait sa mère »).

Et lire quelques lignes plus bas après notre extrait :

« Quand le jeune homme se fut éloigné de la distance d’un jet de pierre, il regarda en arrière et vit que sa mère était tombée à l’entrée du pont, de l’autre côté, et qu’elle restait étendue, évanouie, comme si elle était tombée morte. Alors il cingla de sa badine son cheval en pleine croupe, et le cheval, sans broncher, l’emporta à vive allure dans la forêt obscure. »

Le « héros » portera ce manquement comme un péché, une faute commise. Il était insensible au malheur de sa mère, à présent il ne s’enquiert pas même de savoir si elle va bien. Or celle-ci est morte. Ce péché sera la raison pour laquelle il n’a pu saisir le Graal.

Par ailleurs, la suite du roman montre qu’un enseignement ne doit pas être pris à la lettre ou qu’un enseignement peut conduire à se méprendre fortement. En effet, arrivant devant une très belle tente, Perceval croit être arrivé devant une église, mais lisez plutôt :

« Le jeune homme se dirigea vers la tente, et dit avant d’y arriver : « Dieu, j’aperçois votre maison ! Je me conduirais comme un mécréant si je n’allais vous y adorer. Ma mère avait bien raison de dire, en tout cas, qu’un moutier est la plus belle chose qui soit, ajoutant que si je rencontrais un moutier je devais y aller adorer le Créateur en qui je crois. J’irai lui adresser une prière, ma foi, pour qu’il me donne à manger aujourd’hui, car j’en aurais grand besoin. »

Alors il arrive à la tente, qu’il trouve ouverte avec, au milieu, un lit couvert d’une courtepointe en soie, et que voit-il ? Dans le lit, couchée seule, une demoiselle endormie. Toute seule, sans compagnie ! Les jeunes filles de sa suite étaient allées cueillir des fleurs nouvelles dont elles voulaient joncher le sol de la tente comme à l’accoutumée. Quand le jeune homme entra dans la tente, son cheval broncha si bruyamment que la demoiselle l’entendit, et se réveilla en sursaut. Et le jeune homme, ce nigaud, lui dit : « Jeune fille, je vous salue comme ma mère me l’a appris. Ma mère m’a dit pour mon enseignement de saluer les jeunes filles partout où je les rencontrerais. »

La jeune fille tremble de peur parce que le jeune homme lui paraît fou. Elle se dit que c’est aussi une folie de sa part que de s’être laissée surprendre seule par lui. « Jeune homme, dit-elle, passe ton chemin, fuis avant que mon ami ne te voie ! — Pas avant de vous avoir donné un baiser, je le jure sur ma tête, répond le jeune homme, n’en déplaise à quiconque, car c’est ce que m’a enseigné ma mère. — Tu n’auras pas de baiser de moi, si je peux l’empêcher. Sauve-toi, je te dis, avant que mon ami ne te trouve ici, car s’il te trouve, tu es mort. » Le jeune homme avait beaucoup de force dans ses bras, alors il l’a saisie maladroitement, ne sachant comment faire autrement. Il l’a étendue de tout son long sous lui tandis qu’elle se défendait et se débattait autant qu’elle le pouvait ; mais sa résistance ne suffit pas, car le jeune homme lui donna d’affilée, contre son gré, une vingtaine de baisers, selon ce qu’on raconte. Alors il aperçut à son doigt un anneau, avec une émeraude d’une eau très pure, et il déclara : « Ma mère m’a dit aussi de prendre l’anneau à votre doigt, mais de m’en tenir là. Allons, donnez-moi ça, je veux cet anneau ! — Tu n’auras jamais mon anneau, fait la jeune fille, dis-toi bien ça, à moins que tu ne me l’arraches du doigt par la force. » Le jeune homme lui prend la main, lui étend le doigt de force et lui prend ainsi son anneau. Il le passe à son propre doigt et dit : « Jeune fille, bonne chance ! Maintenant je vais partir bien payé. Il est beaucoup plus agréable de vous donner des baisers qu’à une femme de chambre de chez ma mère, car vous n’avez pas la bouche amère. »

On voit que le héros fait preuve de la même insensibilité qu’avec sa mère. Il n’est pas encore, en somme, devenu le héros du roman !

À lire

Notes :

1 - Le nom du royaume évoque l’Autre Monde. Il est composé d’Avalon, pays de la fée Morgue, et du préfixe esca-.
2 - Ban est le nom d’un roi des légendes celtiques. Gomoret évoque Gomorrhe.
3 - Le récit suggère que les deux frères sont morts à la même bataille et qu’ils se sont probablement entretués. Les frères ennemis sont un sujet fréquent : Abel et Caïn, Étéocle et Polynice, les Atrides. Les « yeux crevés » ressemblent par ailleurs à la punition d’une faute grave.
4 - Les braies sont l’équivalent de nos pantalons.
5 - Le « moutier » est un monastère ou une église de monastère généralement plus importante que la simple église d’une paroisse.
6 - Bourse à coulant qu’on portait autrefois à la ceinture.

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