RALENTIR TRAVAUX par Yann Houry & cie

Séance 4 Le procès

Lettres Lycée Séquences (première) Le Rouge et le Noir Séance 4 Le procès

« Messieurs les jurés,

L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n’ai point l’honneur d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’est révolté contre la bassesse de sa fortune.

Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien en affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m’attend : elle sera juste. J’ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les respects, de tous les hommages. Madame de Rênal avait été pour moi comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J’ai donc mérité la mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens qui, nés dans un ordre inférieur, et en quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens riches appelle la société.

Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant plus de sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement des bourgeois indignés… »

Le Rouge et le Noir, Livre second, chapitre 41, Stendhal

Analyse

Introduction

Dans l’introduction, rappeler les événements qui ont mené à la condamnation de Julien : amour de Mathilde, succès quasi assuré et permis par le marquis de la Mole, lettre de dénonciation de madame de Rênal (dans les faits, écrite par son directeur de conscience), tentative de crime, arrestation...

Au début du chapitre (41 du livre 2), Julien est déterminé à ne pas prendre la parole. Cela est pour lui inutile, convaincu qu’il est que tous les jurés veulent sa condamnation et que leur méchanceté les pousse à désirer sa mort. Ce n’est pas sans émotion toutefois qu’il constate que ces « provinciaux » comme il le dit lui-même éprouvent quelque émotion à son sujet.

C’est donc un moment pathétique. Avant et après l’extrait sont mentionnées les larmes de madame Derville puis les larmes de toutes les femmes. C’est dans ce contexte que Julien se résout finalement à prendre la parole dans un désir de faire en sorte que personne ne se méprenne sur son compte (« L’horreur du mépris [...] me fait prendre la parole », dit-il au tout début).

L’enjeu de notre analyse sera donc simple : qu’a donc à dire Julien de si important avant sa mort ?

Premier paragraphe

C’est un discours très simple (et d’autant plus émouvant). Julien a en horreur toute forme d’emphase (ce en quoi il est en parfait accord avec l’auteur). « Pas de phrases » dit-il à son avocat. Le style de Julien est donc un style sobre. Les phrases sont relativement courtes, mais cependant incisives. Le condamné exprime principalement trois idées : il veut s’expliquer (« l’horreur du mépris »), il exprime sa dignité (« braver », « je n’ai point l’honneur ») et affirme par là-même les affres de sa condition (« un paysan qui s’est révolté contre la bassesse de sa fortune »).

On remarquera les marques du discours (apostrophe « messieurs »), et notamment l’opposition du destinateur (« je ») au destinataire (« vous »). C’est une opposition de classe et la prise de parole de Julien donne une dimension politique à son discours. Si l’on n’avait pas peur des anachronismes, on aurait même parlé de lutte des classes. On notera enfin que Julien se présente au travers du regard que l’on jette sur lui : « vous voyez en moi ». C’est cette image que Julien va combattre.

Deuxième paragraphe

Voilà un discours improvisé dont la construction est néanmoins intéressante.

Ainsi, là où on aurait pu attendre quelques mots de justification. Julien reconnaît sa culpabilité. Ne nous méprenons pas. Ce n’est pas un aveu. En tout cas, ce n’est pas une révélation. Il a déjà reconnu sa culpabilité :

« Les interrogatoires devenaient plus fréquents, en dépit des efforts de Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger l’affaire : — J’ai tué ou du moins j’ai voulu donner la mort et avec préméditation, répétait-il chaque jour. Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien n’abrégeaient nullement les interrogatoires ; l’amour-propre du juge fut piqué. » (Chapitre 37)

« Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge comme à l’avocat. J’en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant ; mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose. » (Chapitre 40)

Troisième paragraphe

Conclusion

Le roman de Stendhal est un miroir en ceci qu’il reflète ce qui se trouve devant lui, mais c’est un miroir déformant qui montre l’actualité de son temps et construit une représentation du monde. C’est un monde pour lequel on serait tenté de donner une interprétation marxiste, ce que semble suggérer Julien dans son procès. Le héros souligne en effet qu’il n’est pas jugé par ses pairs mais par des bourgeois indignés.

Le roman montre ainsi l’affrontement de ce qui ne s’appelle pas encore les classes sociales. Ira-t-on, comme Louis Aragon, jusqu’à prétendre que « dans ce roman, tout est politique » ? Peut-être pas, mais on sera sensible à la définition des rapports sociaux qui s’établit dans l’ouvrage de Stendhal. Comme l’a montré Yves Ansel, la façon dont est nommé le protagoniste correspond au point de vue de son interlocuteur ou du milieu dans lequel il évolue. Julien est tantôt un paysan, un parvenu, un bourgeois, un plébéien, un provincial ou un ouvrier. Ainsi l’état du héros est diversement apprécié. « L’âpre vérité » n’apparaît qu’à travers le regard que l’on jette sur vous. Ce regard peut vous condamner.

Julien citant Iago : « From this time forth I never will speak word ». (Chapitre 36)

Dans certaines analyses, j’ai vu plusieurs fois cette erreur qui consiste à voir dans le plaidoyer de Julien une auto-condamnation à mort. Julien ne se condamne pas lui-même. Il ne révèle pas grand-chose. Il a déjà avoué son crime :

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