Séance 2 La rencontre
Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, madame de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d’entrée la figure d’un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.
Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit un peu romanesque de madame de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment n’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Madame de Rênal s’approcha, distraite un instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, tourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce dit tout près de son oreille :
— Que voulez-vous ici, mon enfant ?
Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de madame de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu’il venait faire. Madame de Rênal avait répété sa question.
— Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu’il essuyait de son mieux.
Madame de Rênal resta interdite ; ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Madame de Rênal regardait les grosses larmes, qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles d’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d’une jeune fille ; elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !
— Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?
Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu’il réfléchit un instant.
Le Rouge et le Noir, Livre premier, chapitre 6, « L’ennui », Stendhal.
Éléments d’analyse
Cet extrait du chapitre 6 est bien le récit d’une rencontre amoureuse. C’est bien une « scène de première vue » comme le dit Jean Rousset (Leurs yeux se rencontrèrent) qui, de surcroît, possède un « pouvoir d’engendrement et d’enchaînement » lequel a nécessairement de lourdes conséquences sur la suite de l’histoire et le sort des personnages.
Au reste, la rencontre amoureuse ne relève pas nécessairement du coup de foudre. Dans De l’amour, Stendhal écrivait d’ailleurs qu’« Il faudrait changer ce mot ridicule ». Et il faut bien constater que la rencontre amoureuse passe certes par des degrés de sentiments variables en intensité mais toujours par le regard, d’où la formule « Leurs yeux se rencontrèrent » empruntée à Flaubert et qui, dans l’histoire du roman, est devenue un topos, un passage obligé du genre romanesque de La Princesse de Clèves à Aurélien en passant par Manon Lescaut et tant d’autres.
C’est par le regard que tout commence et on remarque justement l’abondance des verbes en rapport avec la vue, ce qui est normal pour une scène de rencontre amoureuse qui plus est traitée selon le point de vue propre à chacun des personnages. En effet, ce n’est pas le narrateur qui donne à voir chacun des deux personnages qui composent cette scène, mais chaque personnage (madame de Rênal tout d’abord et Julien ensuite) qui voit l’autre. On trouve donc de nombreux verbes en rapport avec ce sens : « regard », « aperçut », « yeux », « voyait », « regard » à nouveau, « vu », « regardait ». Très peu de mots sont échangés. Les tirets signalent trois répliques plutôt brèves. Ce sont les sens qui sont essentiels dans cette scène qui donne à voir deux individus qui se voient pour la première fois. Leurs yeux se « rencontrent » donc :
« Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de madame de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. »
« Madame de Rênal resta interdite ; ils étaient fort près l’un de l’autre à se regarder. »
De plus, souvenons-nous du contexte dans lequel se situe ce passage. Chacun des personnages est malheureux : Julien pleure. En chemin, il s’est arrêté à l’église (et sans s’en rendre compte, il a lu l’anagramme figurant son nom sur l’avis de condamnation). En arrivant chez les Rênal, il est saisi d’une « invincible timidité » à laquelle fait écho celle de Louise (« L’extrême timidité de Mme de Rênal... ») qui craint « un être grossier et mal peigné ». Bref, tous deux sont affligés à l’idée de se voir et c’est naturellement le contraire qui se passe. Et on passe ainsi d’une situation malheureuse à un moment de bonheur où tout est « blanc », « rose », « beauté », « gaieté folle » et où on oublie (le mot est répété deux fois) ses malheurs. Les personnages n’ont certes pas conscience du sentiment qui les anime (et chez Julien, il faudra beaucoup de temps avant qu’il se mette à aimer « cette femme » comme il dit très souvent), mais l’amour est naissant.
À ce stade, il sera probablement utile de dire quelques mots sur la naissance du sentiment amoureux qui a été théorisé par l’auteur lui-même dans un petit livre intitulé De l’amour et publié en 1822. Au chapitre II, « De la naissance de l’amour », Stendhal décrit les quatre étapes de cette naissance :
- L’admiration (1).
- On se dit : « Quel plaisir de lui donner des baisers, d’en recevoir ! etc. »
- L’espérance.
- L’amour est né.
Mais c’est surtout la cinquième étape qui nous intéresse et que Stendhal appelle la cristallisation (la première, car il y en a deux) et qui consiste à orner l’objet de son amour de toutes les perfections. Ce terme de « cristallisation » est expliqué ainsi :
Aux mines de sel de Hallein, près de Salzbourg, les mineurs jettent dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d’arbre effeuillé par l’hiver ; deux ou trois mois après, par l’effet des eaux, chargées de parties salines, qui humectent ce rameau et ensuite le laissent à sec en se retirant, ils le trouvent tout couvert de cristallisations brillantes. Les plus petites branches, celles qui ne sont pas plus grosses que la patte d’une mésange, sont incrustées d’une infinité de petits cristaux mobiles et éblouissants. On ne peut plus reconnaître le rameau primitif ; c’est un petit jouet d’enfant très joli à voir. Les mineurs d’Hallein ne manquent pas, quand il fait un beau soleil et que l’air est parfaitement sec, d’offrir de ces rameaux de diamants aux voyageurs qui se préparent à descendre dans la mine.
Cette métaphore qui pare de cristaux semblables à de petits diamants une branche dont il ne reste plus rien et qui ne possède plus aucun charme et qui surtout cache le dénuement du rameau rend compte du sentiment amoureux semblable à celui d’un jeune homme qui voit dans la femme qu’il aime toutes les perfections et qu’un autre ne verra absolument pas. C’est d’ailleurs dans une situation semblable que Stendhal adopte cette image du rameau de Salzbourg alors qu’il veut rendre compte du sentiment amoureux d’un jeune officier pour une jeune femme nommée Ghita et qu’il ne comprend absolument pas. L’auteur expliquant à cette dernière sa métaphore, la jeune femme déclare :
— C’est-à-dire, monsieur, que vous apercevez autant de différence entre ce que je suis en réalité et la manière dont me voit cet aimable jeune homme qu’entre une petite branche de charmille desséchée et la jolie petite aigrette de diamants que ces mineurs m’ont offerte.
Mais revenons au passage que vous devez analyser et concluons brièvement. Cette scène de rencontre narre donc la naissance d’un amour. C’est un passage où chacun s’admire, s’examine. Par exemple, en ce qui concerne madame de Rênal, elle passe en revue les détails (« figure d’un jeune paysan », « extrêmement pâle », elle remarque qu’il vient de pleurer, « chemise bien blanche », « veste fort propre de ratine violette ») avant que son imagination ne batte la campagne et voit dans ce nouveau venu la possibilité d’un personnage de roman (ce en quoi elle n’a pas tout à fait tort) tout en retrouvant l’élan de la jeunesse (« avec toute la gaieté folle d’une jeune fille »).
L’idylle naissante semble interrompue (momentanément) par la susceptibilité de Julien froissé qu’on puisse penser qu’il ne sait pas le latin. Si cela n’avait été trop long, on aurait pu couper l’extrait à cette phrase qui met fin au « charme » : « Ces mots choquèrent l’orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans lequel il vivait depuis un quart d’heure ».
Notes :
1 - On rappellera qu’admirer est construit sur le verbe « mirer » d’où « regarder avec étonnement », ce qui convient bien à notre scène.
