Art poétique de Nicolas Boileau
Chant III(1)
Il n’est point de serpent ni de monstre odieux
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux(2) :
D’un pinceau délicat l’artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Ainsi, pour nous charmer, la tragédie en pleurs
D’Œdipe tout sanglant fit parler les douleurs(3),
D’Oreste parricide exprima les alarmes(4)
Et, pour nous divertir, nous arracha des larmes.
Vous donc qui, d’un beau feu pour le théâtre épris,
Venez en vers pompeux y disputer le prix,
Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages
Où tout Paris en foule apporte ses suffrages,
Et qui, toujours plus beaux, plus ils sont regardés,
Soient au bout de vingt ans encor redemandés(5),
Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le cœur, l’échauffe et le remue(6).
Si d’un beau mouvement l’agréable fureur
Souvent ne nous remplit d’une douce terreur,
Ou n’excite en notre âme une pitié charmante(7),
En vain vous étalez une scène savante :
Vos froids raisonnements ne feront qu’attiédir
Un spectateur toujours paresseux d’applaudir,
Et qui, des vains efforts de votre rhétorique
Justement fatigué, s’endort, ou vous critique(8).
Le secret est d’abord de plaire et de toucher :
Inventez des ressorts qui puissent m’attacher(9).
Que dès les premiers vers l’action préparée
Sans peine du sujet m’aplanisse l’entrée.
Je me ris d’un auteur qui, lent à s’exprimer,
De ce qu’il veut d’abord ne sait pas m’informer,
Et qui, débrouillant mal une pénible intrigue,
D’un divertissement me fait une fatigue(10).
J’aimerais mieux encor qu’il déclinât son nom,
Et dît : Je suis Oreste, ou bien Agamemnon(11),
Que d’aller, par un tas de confuses merveilles,
Sans rien dire à l’esprit, étourdir les oreilles :
Le sujet n’est jamais assez tôt expliqué.
Que le lieu de la scène y soit fixe et marqué.
Un rimeur, sans péril, delà les Pyrénées
Sur la scène en un jour renferme des années :
Là souvent le héros d’un spectacle grossier,
Enfant au premier acte, est barbon au dernier(12).
Mais nous, que la raison à ses règles engage,
Nous voulons qu’avec art l’action se ménage :
Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli(13).
Jamais au spectateur n’offrez rien d’incroyable(14) :
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable(15).
Une merveille absurde est pour moi sans appas :
L’esprit n’est point ému de ce qu’il ne croit pas(16).
Ce qu’on ne doit point voir, qu’un récit nous l’expose :
Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose,
Mais il est des objets que l’art judicieux
Doit offrir à l’oreille et reculer des yeux(17).
Que le trouble, toujours croissant de scène en scène,
À son comble arrivé se débrouille sans peine.
L’esprit ne se sent point plus vivement frappé
Que lorsqu’en un sujet d’intrigue enveloppé,
D’un secret tout à coup la vérité connue
Change tout, donne à tout une face imprévue(18).
La tragédie, informe et grossière en naissant(19),
N’était qu’un simple chœur, où chacun, en dansant
Et du dieu des raisins entonnant les louanges,
S’efforçait d’attirer de fertiles vendanges.
Là, le vin et la joie éveillant les esprits,
Du plus habile chantre un bouc était le prix(20).
Thespis fut le premier qui, barbouillé de lie,
Promena par les bourgs cette heureuse folie
Et, d’acteurs mal ornés chargeant un tombereau,
Amusa les passants d’un spectacle nouveau(21).
Eschyle dans le chœur jeta les personnages,
D’un masque plus honnête habilla les visages,
Sur les ais d’un théâtre en public exhaussé,
Fit paraître l’acteur d’un brodequin chaussé(22).
Sophocle enfin, donnant l’essor à son génie(23),
Accrut encor la pompe, augmenta l’harmonie,
Intéressa le chœur dans toute l’action,
Des vers trop raboteux polit l’expression,
Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine
Où jamais n’atteignit la faiblesse latine.
Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré
Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré(24).
De pèlerins, dit-on, une troupe grossière
En public à Paris y monta la première,
Et, sottement zélée en sa simplicité,
Joua les Saints, la Vierge et Dieu par piété(25).
Le savoir, à la fin dissipant l’ignorance,
Fit voir de ce projet la dévote imprudence(26).
On chassa ces docteurs prêchant sans mission ;
On vit renaître Hector, Andromaque, Ilion.
Seulement les acteurs laissant le masque antique,
Le violon tint lieu de chœur et de musique(27).
Bientôt l’amour, fertile en tendres sentiments,
S’empara du théâtre ainsi que des romans.
De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au cœur la route la plus sûre.
Peignez donc, j’y consens, les héros amoureux ;
Mais ne m’en formez pas des bergers doucereux :
Qu’Achille aime autrement que Thyrsis et Philène ;
N’allez pas d’un Cyrus nous faire un Artamène(28) ;
Et que l’amour, souvent de remords combattu,
Paraisse une faiblesse et non une vertu(29).
Des héros de roman fuyez les petitesses :
Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses.
Achille déplairait moins bouillant et moins prompt :
J’aime à lui voir verser des pleurs pour un affront.
À ces petits défauts marqués dans sa peinture(30),
L’esprit avec plaisir reconnaît la nature.
Qu’il soit sur ce modèle en vos écrits tracé :
Qu’Agamemnon soit fier, superbe, intéressé ;
Que pour ses dieux Énée ait un respect austère.
Conservez à chacun son propre caractère.
Des siècles, des pays, étudiez les mœurs :
Les climats font souvent les diverses humeurs.
Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie,
L’air ni l’esprit français à l’antique Italie,
Et, sous des noms romains faisant notre portrait,
Peindre Caton galant et Brutus dameret(31).
Dans un roman frivole aisément tout s’excuse(32),
C’est assez qu’en courant la fiction amuse ;
Trop de rigueur alors serait hors de saison
Mais la scène demande une exacte raison :
L’étroite bienséance y veut être gardée.
D’un nouveau personnage inventez-vous l’idée,
Qu’en tout avec soi-même il se montre d’accord
Et qu’il soit jusqu’au bout tel qu’on l’a vu d’abord(33).
Souvent, sans y penser, un écrivain qui s’aime
Forme tous ses héros semblables à soi-même(34) :
Tout a l’humeur gasconne en un auteur gascon ;
Calprenède et Juba parlent du même ton(35).
La nature est en nous plus diverse et plus sage,
Chaque passion parle un différent langage :
La colère est superbe, et veut des mots altiers ;
L’abattement s’explique en des termes moins fiers.
Que devant Troie en flamme Hécube désolée
Ne vienne pas pousser une plainte ampoulée,
Ni sans raison décrire en quel affreux pays
Par sept bouches l’Euxin reçoit le Tanaïs(36).
Tous ces pompeux amas d’expressions frivoles
Sont d’un déclamateur amoureux de paroles.
Il faut dans la douleur que vous vous abaissiez(37) :
Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez(38).
Ces grands mots dont alors l’acteur emplit sa bouche
Ne partent point d’un cœur que sa misère touche.
Le théâtre, fertile en censeurs pointilleux,
Chez nous pour se produire est un champ périlleux.
Un auteur n’y fait pas de faciles conquêtes ;
Il trouve à le siffler des bouches toujours prêtes :
Chacun le peut traiter de fat et d’ignorant ;
C’est un droit qu’à la porte on achète en entrant(39).
Il faut qu’en cent façons, pour plaire, il se replie,
Que tantôt il s’élève et tantôt s’humilie ;
Qu’en nobles sentiments il soit partout fécond ;
Qu’il soit aisé, solide, agréable, profond ;
Que de traits surprenants sans cesse il nous réveille ;
Qu’il coure dans ses vers de merveille en merveille ;
Et que tout ce qu’il dit, facile à retenir,
De son ouvrage en nous laisse un long souvenir.
Ainsi la tragédie agit, marche et s’explique(40).
D’un air plus grand encor, la poésie épique(41),
Dans le vaste récit d’une longue action,
Se soutient par la fable, et vit de fiction(42).
Là pour nous enchanter tout est mis en usage ;
Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage ;
Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence, et Vénus la beauté(43) ;
Ce n’est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
C’est Jupiter armé pour effrayer la terre ;
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C’est Neptune en courroux qui gourmande les flots(44) ;
(Nicolas Boileau, Art poétique, chant III)
Notes de l’édition :
1 - Ce chant, qui traite de la tragédie, de l’épopée et de la comédie, le plus étendu et le plus important du poème, étincelle de beautés. L’ordre suivi n’est pas rigoureusement méthodique, puisque l’épopée a précédé historiquement le genre dramatique, et que les deux formes de ce genre, la tragédie et la comédie, devaient être juxtaposées. Boileau a mieux aimé être moins didactique et plus poétique : trouvant de meilleures transitions et plus de variété dans la marche qu’il a préférée, on peut dire qu’il s’est décidé en poète et en homme de goût. Comme dans les chants qui précèdent, l’histoire littéraire et la satire se mêlent aux préceptes, et les définitions y deviennent des peintures et presque des personnages.
2 - L’imitation fidèle ne suffirait pas pour produire ce prodige : il faut encore ce que Boileau appelle l’artifice agréable du pinceau, c’est-à-dire la puissance de l’expression et le choix des traits. C’est ainsi qu’un personnage naturellement odieux peut devenir dramatiquement beau. L’effet le plus surprenant de cette magie de l’art est peut-être la Cléopâtre de la Rodogune de Corneille. Aristote, qui fournit cette remarque à Boileau, paraît trop exclusif en faveur de l’imitation : « Ce qui est imité, dit-il, plaît toujours. On en peut juger par les productions des arts : des objets que, dans la réalité, nous verrions avec peine, par exemple les bêtes les plus hideuses, les cadavres, nous en contemplons avec plaisir les représentations les plus exactes. » Trad. de M. Egger, chapitre IV.
3 - Dans l’Œdipe roi, de Sophocle, le fils de Laïus, après s’être crevé et arraché les yeux, reparaît tout sanglant devant les spectateurs effrayés, et charmés du spectacle de ses douleurs et de l’éloquence de ses plaintes.
4 - Eschyle, Sophocle et Euripide ont tous trois mis en scène Oreste parricide, et ont su le rendre intéressant.
5 - Horace, Art poétique, vers 190 :
Fabula, quæ posci vult, et spectata reponi.
Idem, ibid., vers 365 :
Hæc decies repetita placebit.
6 - Ce vers est imité librement de l’épître I, livre II, vers 211 :
Poeta meum qui pectus inaniter angit,
Irritat, mulcet, falsis terroribus implet,
Ut magus.
7 - Boileau reconnaît, comme Aristote, que la terreur et la pitié sont les ressorts de la tragédie. Il ajoute que la terreur doit être douce et la pitié charmante. Il entend sans doute que la terreur et la pitié, ainsi modifiées, sont purgées, et alors il n’entre pas dans le sens du philosophe grec qui, en disant, dans sa célèbre définition, « que la tragédie, par le moyen de la terreur et de la pitié, purge les passions du même genre », entend, à tort ou à raison, qu’il s’opère réellement une purgation, une évacuation morale par où l’âme est soulagée. Aristote parle en médecin plutôt qu’en philosophe.
8 - Cette critique porte sur les longues et subtiles dissertations, trop fréquentes chez Corneille, surtout dans les œuvres de sa vieillesse.
9 - Si Boileau entend par le premier de ces deux vers les mœurs et les caractères qui, en effet, peuvent seuls plaire et toucher, et que le second, qui indique clairement l’action, soit subordonné au premier, il a raison contre Aristote, qui prétend que la tragédie, fondée sur l’action, peut se passer de mœurs. L’expérience prouve, en effet, que quelque dramatique que soit la fable d’une tragédie, elle ne touche pas si les personnages ne sont pas intéressants par les mœurs et le caractère. — Il y a dans le second vers une sorte d’incohérence assez difficile à justifier. Des ressorts n’attachent point.
10 - Ce vers s’applique à la tragédie d’Héraclius, puissante combinaison du génie de Corneille, mais si compliquée, que l’attention la plus soutenue peut à peine suivre les fils de l’intrigue.
11 - Plusieurs tragédies grecques débutent avec cette simplicité, notamment l’Hécube d’Euripide, où l’ombre de Polydore, fils de Priam, égorgé en Thrace par le traître Polymnestor, entre en scène en disant expressément : « Je suis Polydore ! »
12 - Le poète exagère les libertés du théâtre espagnol, qui d’ailleurs sont fort grandes. Lope de Vega et Calderón disposent du temps et de l’espace à leur gré, mais ils savent y jeter une action intéressante, de nobles sentiments et des personnages dramatiques.
13 - On admire avec raison cette expression si précise et si élégante de la règle des trois unités. Cette règle, fort débattue, et définitivement établie sur le théâtre français au temps de Corneille, n’avait pas la même rigueur chez les Grecs. Aristote prescrit l’unité d’action, ou autrement l’unité d’âme, dans toute œuvre dramatique, qui est, selon son expression, un être vivant, ζῷόν τι. Or l’unité est l’essence même de la vie intelligente. Sur ce point, il n’y a pas de controverse raisonnable. Aristote recommande, en outre, une juste étendue, et par là il limite implicitement la durée de l’action et le lieu qui doit la circonscrire ; mais il ne détermine pas cette limite. Dans la pratique, elle était fort étroite chez les Grecs, par la présence du chœur, qui fixait le lieu, et par la continuité de l’action, qui précisait la durée. Chez les modernes, la suppression du chœur, l’interruption du spectacle coupé par l’intervalle des actes, permettent de changer le lieu de la scène et d’étendre la durée. L’art du poète, dans l’intérêt de l’action, sera de ne pas trop dépayser le spectateur, et de ne pas lui imposer de trop longs ni de trop brusques voyages à travers le temps. La règle absolue des vingt-quatre heures et l’unité de place sont de la superstition.
14 - Horace, Art poétique, vers 338 :
Ficta voluptatis causa sint proxima veris.
15 - L’invraisemblance du vrai n’était pas pour Corneille un motif d’exclusion : « Lorsque les actions sont vraies, dit-il, il ne faut point se mettre en peine de la vraisemblance ; elles n’ont pas besoin de son secours. Tout ce qui s’est fait manifestement s’est pu faire, dit Aristote, parce que, s’il ne s’était pu faire, il ne se serait pas fait. » Cela est bon pour l’histoire ; mais dans le drame, l’invraisemblable vrai n’en a pas moins les inconvénients de l’invraisemblance ; de sorte que le précepte de Boileau est plus sûr que la pratique de Corneille.
16 - Horace, Art poétique :
Quodcumque ostendis mihi sic, incredulus odi.
17 - Horace, Art poétique, vers 180 :
Segnius irritant animos demissa per aurem
Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus, et quæ
Ipse sibi tradit spectator. Non tamen intus
Digna geri promes in scenam : multaque tolles
Ex oculis quæ mox narret facundia præsens.
18 - Ce dernier vers définit poétiquement la péripétie, ou passage du bien au mal, et réciproquement, dans la situation des personnages. La progression de l’intérêt, règle fondamentale, est aussi fort bien exprimée :
Que le trouble toujours croissant de scène en scène.
19 - Boileau mêla avec beaucoup d’art l’histoire littéraire aux préceptes. Après avoir donné les règles générales du genre, il en esquisse l’origine et les destinées en Grèce et en France, et de là il passe à un autre ordre de préceptes moins étendus. Nos lecteurs trouveront, dans les belles Études de M. Patin, sur les Tragiques grecs (4 volumes), l’histoire complète de la tragédie.
20 - Horace, Art poétique, vers 220 :
Carmine qui tragico vilem certavit ob hircum.
21 - Thespis vivait au sixième siècle avant l’ère chrétienne. Horace adopte la même tradition, Art poétique, vers 275 :
Ignotum tragicæ genus invenisse Camœnæ
Dicitur, et plaustris vexisse poemata Thespis
Quæ canerent agerentque peruncti fæcibus ora.
« Mais, dit M. Patin (tome I, page 20), il ne faut pas croire trop légèrement à tout ce qu’a dit Horace, sur la foi de quelques scoliastes, de son tombereau, de ses acteurs mal ornés et barbouillés de lie, de cette heureuse folie qu’il promenait par les bourgs, et qu’on a représentée comme si grossière et si barbare : c’est plutôt là l’histoire de Susarion que l’histoire de Thespis. »
22 - Eschyle (525 avant J.-C.-477), né à Éleusis, mort en Sicile, est le vrai père de la tragédie. Thespis n’en avait donné que l’ébauche. Ici encore Boileau suit les traces d’Horace, Art poétique, vers 278 :
Post hunc, personæ pallæque repertor honestæ,
Æschylus, et modicis instravit pulpita tignis,
Et docuit magnumque loqui nitique cothurno.
Habiller les visages n’est pas une expression vulgaire. Il fallait une certaine hardiesse pour la trouver et pour la garder. Mais les hardiesses des hommes de goût sont si heureuses, qu’à peine on les remarque : aussi bien n’ont-ils pas l’intention de les faire remarquer. On ne voit pas pourquoi Boileau donne un brodequin (soccus) aux acteurs d’Eschyle, quand Horace leur attribue le cothurne, qui est véritablement la chaussure tragique. Le brodequin appartient à la comédie :
L’aimable comédie avec lui (Molière) terrassée
En vain d’un coup si rude espéra revenir,
Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.
C’est Boileau qui le dit, épître VII, vers 36.
23 - Sophocle, né au début du Ve siècle avant J.-C., vers 495, vécut environ quatre-vingt-dix ans, et, plus heureux qu’Eschyle, conserva jusqu’à la fin de sa vie la force de son génie et l’habitude de vaincre. On sait comment il confondit l’ingratitude de ses fils, en lisant devant ses juges le premier chant du chœur d’Œdipe à Colone. Ce poète privilégié porta la tragédie grecque à la perfection, et son Œdipe roi est encore le chef-d’œuvre du théâtre. Euripide a été plus loin dans le pathétique ; mais pour les autres parties de l’art dramatique il est resté bien en deçà de Sophocle. C’est pour cela sans doute que Boileau ne va pas jusqu’à lui dans cette rapide esquisse de l’histoire de la tragédie. On n’en regrette pas moins cette omission. Avant Sophocle, Eschyle avait intéressé le chœur dans toute l’action ; l’éloge est donc mal choisi. Les vers trop raboteux sont une irrévérence à l’encontre d’Eschyle, moins pur que Sophocle, il est vrai, mais plus énergique.
24 - M. Magnin avait promis de démontrer le contraire dans ses Origines du théâtre moderne, ouvrage important, dont le premier volume seul a paru. On sait déjà qu’avant les confrères de la Passion, des essais dramatiques avaient été tentés en France et dans les églises et dans les châteaux. Cependant il est vrai de dire que cette confrérie, autorisée à la fin du XIVe siècle, a donné l’essor au genre dramatique, longtemps négligé.
25 - L’observation est juste, et on peut ajouter qu’elle ne sent point le libertinage. La piété des confrères de la Passion était sincère ; leur intention allait à intéresser et à instruire le peuple. Les mystères, les miracles qu’ils représentaient étaient un cours populaire d’histoire sainte, et les moralités des chapitres de morale en action. L’Église favorisa ces représentations, et vint souvent en aide aux acteurs pour les costumes ; elle réglait aussi l’heure des offices de manière à permettre aux fidèles de suivre les représentations théâtrales.
26 - L’ordonnance de 1548, qui proscrit les mystères, est une conséquence des controverses religieuses. Ce n’est pas le savoir, mais l’hérésie, qui a dévoilé l’imprudence de ce projet, longtemps suivi, sans péril, en présence de l’orthodoxie générale.
27 - Ce violon raclé dans les entr’actes est un maigre accompagnement, et si c’est un vestige du chœur antique, il est bien effacé. Racine l’a fait reparaître avec toute son importance morale et religieuse dans Esther et Athalie. M. Casimir Delavigne lui a aussi donné place dans le Paria.
28 - Artamène est le nom romanesque de Cyrus dans l’ouvrage de mademoiselle de Scudéry. Boileau n’ose blâmer ce travestissement que dans la tragédie, tant la vogue des romans et le goût du siècle demandaient encore de ménagements.
29 - Tout ce passage est en faveur de Racine contre Corneille. Corneille traitait l’amour comme une vertu, ou plutôt, dans l’âme de ses héroïnes, il subordonnait cette passion à un dessein héroïque. Ces amours de commande, si légèrement portés, ne sont pas dramatiques ; mais aussi Corneille n’en fait-il point le ressort de ses tragédies. Il cherche moins l’émotion que l’admiration : il représente la force de l’âme et non ses faiblesses. Les faiblesses combattues par le remords sont morales comme le spectacle de la vie réelle ; elles attachent et elles instruisent sans corrompre. Racine l’entend et le pratique ainsi ; mais Corneille ne se contente pas de ne point corrompre, il veut ennoblir et fortifier l’âme ; et quand il y ajoute l’intérêt, il est incomparable.
30 - Les petits défauts ne sont pas le fait de l’Achille homérique ; il est probable que Boileau songe à l’Achille humanisé par Racine. Delille a crayonné énergiquement, dans le premier chant de son poème de l’Imagination, l’Achille d’Homère, et caractérisé l’effet produit par ce mélange de grandes vertus et de grands défauts :
Mais qu’on me montre Achille, Achille âme de feu,
Dont la rage est d’un tigre et les vertus d’un dieu ;
D’amitié, de fureur héroïque assemblage,
Sentant profondément le bienfait et l’outrage.
Tonnant dans les combats, et la lyre à la main,
Seul au bord de la mer, consolant son chagrin ;
Pour apaiser Patrocle en sa demeure sombre,
Tourmentant un cadavre et punissant une ombre.
Et quand Priam d’Hector vient chercher les débris,
Respectant un vieux père et lui rendant son fils ;
Ce grand tableau m’étonne, et mon âme tremblante
Frémit tout à la fois de joie et d’épouvante.
Voilà un beau commentaire de ces vers d’Horace, Art poétique, vers 120, faiblement imités par Boileau :
Honoratum si forte reponis Achillem,
Impiger, iracundus, inexorabilis, acer,
Jura neget sibi nata ; nihil non arroget armis.
31 - Caton ne figure pas dans la Clélie, mais Brutus, le vieux Brutus y a sa place, et comme tous les héros de ce roman, il veut plaire aux dames : il est dameret, aussi bien qu’Horatius Coclès, qui chante à l’écho des couplets langoureux.
32 - Boileau n’excusait pas, même dans un roman, ces démentis effrontés donnés à la vérité de l’histoire et des mœurs. Il le prouve dans son spirituel Dialogue des héros de roman : mais il ne voulait pas affliger mademoiselle de Scudéry, ni heurter trop violemment les nombreux admirateurs qui lui restaient. Il protestait dans l’intimité, et laissait courir quelques copies de son dialogue satirique, qui ne fut imprimé que longtemps après la mort de mademoiselle de Scudéry.
33 - Horace, Art poétique, vers 125 :
Si quid inexpertum scenæ committis, et audes
Personam formare novam, servetur ad imum
Qualis ab incepto processerit, et sibi constet.
Boileau traduit à merveille ces trois vers ; mais il ne pousse pas l’imitation plus loin, et s’arrête devant le suivant : Difficile est proprie communia dicere, que personne n’entendait de son temps. Dacier et le marquis de Sévigné, qui se sont disputés sur ce passage, voulaient tous deux donner cours à un contre-sens. Dumarsais a compris toute la pensée d’Horace, qui entend par proprie dicere l’individualité donnée aux traits généraux, communia, fournis par l’observation. Il s’agit de la création d’un type, ce qui est le suprême effort de l’art.
34 - Soi-même, ici comme dans le vers 125, est parfaitement correct. La règle était, au XVIIe siècle, de mettre soi et non lui partout où les Latins auraient mis le pronom réfléchi de la troisième personne. En traduisant, on voit dans les deux passages que le poète est à l’abri de toute critique. L’observation exprimée dans ces deux vers est d’une justesse parfaite. Le poète dramatique ou épique doit se désprendre de soi-même, pour vivre de la vie du personnage qu’il met en scène. Le succès est à ce prix : l’homme de génie qui n’a pas ce désintéressement, et qui tient à se montrer (comme ont fait trop souvent Euripide et Voltaire dans la tragédie, et ce dernier constamment dans la comédie), ne saurait atteindre la vérité dramatique.
35 - Juba est un des héros de la Cléopâtre, roman de la Calprenède. Ce Gascon n’était pas sans mérite. Madame de Sévigné se reprochait de le lire, mais elle ne pouvait s’en défendre.
36 - Allusion à ce vers de Sénèque, au début des Troyennes :
Et qui frigidum
Septena Tanaïm ora pandentem bibit, etc.
On a relevé ici une légère erreur géographique. Ce n’est pas l’Euxin ou la mer Noire qui reçoit le Tanaïs ; c’est le Palus Méotide ou la mer d’Azof.
37 - C’est le précepte d’Horace, Art poétique, vers 97 :
Projicit ampullas et sesquipedalia verba,
Si curat cor spectantis tetigisse querela.
En effet, le langage ampoulé, loin de toucher le cœur, dispose à la moquerie.
38 - Ce précepte, ainsi généralisé, manque d’exactitude. Ni les pleurs n’appellent pas toujours ses pleurs, ni ces signes de la douleur n’excitent pas toujours la pitié. Horace est bien plus vrai lorsqu’il dit, Art poétique, vers 103 :
Si vis me flere, dolendum est
Primum ipsi tibi.
En effet, c’est la douleur vraie du personnage, et non ses larmes, qui émeuvent le spectateur.
39 - Ce vers proverbial ne fait pas toujours autorité. De nos jours, le progrès des mœurs a introduit un usage opposé : le droit de siffler en payant est tenu en échec par ceux qui sont payés pour applaudir. Au reste, cet usage n’est pas une nouveauté : il est renouvelé de Néron, qui, d’après le témoignage de Suétone et de Tacite, a l’honneur de l’invention.
40 - S’explique est dans le sens du latin, et signifie se déploie, se développe.
41 - Cette transition rappelle celles du chant second, d’un ton un peu plus haut (vers 58), et l’ode avec plus d’éclat (vers 56). Il est bien difficile de varier les formes du langage ; c’est déjà beaucoup de pouvoir les modifier de manière à ne pas mériter tout à fait le reproche d’uniformité. On sait, en effet, que
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.
42 - L’étendue de l’épopée, désignée par les mots vaste récit, longue action, est opposée aux bornes étroites de la tragédie. Toutefois l’étendue laisse subsister l’unité ; mais cette unité se développe plus librement dans le temps et le lieu étendus à l’image de l’action elle-même. La fable et la fiction doivent s’entendre du merveilleux, qui est une des conditions vitales de l’épopée.
43 - Il semble que Boileau, après avoir dit chaque vertu devient une divinité, aurait dû, dans le vers suivant, ne pas intervertir l’ordre des idées, et nommer la vertu représentée avant la déesse qui la représente, et dire :
La prudence est Minerve et Vénus la beauté.
Le second hémistiche aurait subsisté, en présentant une inversion qui est de droit et d’ornement dans le style poétique. Dans les trois distiques qui suivent, l’ordre indiqué par le vers 165 se retrouve ; il n’y a exception que pour le vers 166, et c’est pour cela que nous en faisons la remarque.
44 - Quinze vers plus bas nous retrouvons Neptune en courroux.
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