RALENTIR TRAVAUX par Yann Houry & cie

S’entraîner au commentaire

Lettres Lycée Séquences (seconde) Les héroïnes tragiques S’entraîner au commentaire

Voici différents extraits de tragédies.

  1. Lisez-les pour vous habituer au style et au vocabulaire des tragédiens du grand siècle.
  2. Choisissez-en un pour vous entraîner au commentaire composé.

Jean RACINE, Iphigénie, acte IV, scènes 7 et 8.

Les dieux ont exigé d’Agamemnon, roi grec, qu’il leur sacrifie sa fille Iphigénie en échange de leur aide contre les Troyens. Agamemnon a fini par se soumettre à la volonté divine. Achille, qui devait épouser la jeune fille, a pris sa défense dans la scène précédente, s’opposant avec force à Agamemnon.

Scène 7 - AGAMEMNON, seul.

AGAMEMNON

Et voilà ce qui rend sa perte inévitable.
Ma fille toute seule était plus redoutable.
Ton insolent amour(1), qui croit m’épouvanter,
Vient de hâter le coup que tu veux arrêter.
Ne délibérons plus. Bravons sa violence.
Ma gloire intéressée(2) emporte la balance(3).
Achille menaçant détermine mon cœur.
Ma pitié semblerait un effet de ma peur.
Holà, gardes, à moi !

Scène 8 - AGAMEMNON, EURYBATE, GARDES.

EURYBATE(4)

Seigneur.

AGAMEMNON

Que vais-je faire ?
Puis-je leur prononcer cet ordre sanguinaire ?
Cruel ! à quel combat faut-il te(5) préparer ?
Quel est cet ennemi que tu leur vas livrer ?
Une mère m’attend, une mère intrépide,
Qui défendra son sang contre un père homicide.
Je verrai mes soldats, moins barbares que moi,
Respecter dans ses bras la fille de leur Roi.
Achille nous menace, Achille nous méprise.
Mais ma fille en est-elle à mes lois moins soumise ?
Ma fille, de l’autel(6) cherchant à s’échapper,
Gémit-elle du coup dont je la veux frapper ?
Que dis-je ? Que prétend mon sacrilège zèle ?
Quels vœux en l’immolant(7) formerai-je sur elle ?
Quelques prix glorieux qui me soient proposés,
Quels lauriers me plairont de son sang arrosés ?
Je veux fléchir des dieux la puissance suprême :
Ah ! quels dieux me seraient plus cruels que moi-même ?
Non, je ne puis. Cédons au sang, à l’amitié,
Et ne rougissons plus d’une juste pitié.
Qu’elle vive. Mais quoi ! peu jaloux de ma gloire,
Dois-je au superbe(8) Achille accorder la victoire ?
Son téméraire orgueil, que je vais redoubler,
Croira que je lui cède, et qu’il m’a fait trembler.
De quel frivole soin(9) mon esprit s’embarrasse !
Ne puis-je pas d’Achille humilier l’audace ?
Que ma fille à ses yeux soit un sujet d’ennui(10) !
Il l’aime. Elle vivra pour un autre que lui.
Eurybate, appelez la princesse, la reine.
Qu’elles ne craignent point.

Jean RACINE, Alexandre le Grand, acte III, scène 6, 1665.

En 327 avant J-C., Alexandre, prince macédonien, se lance à la conquête de l’Inde et soumet, en moins de deux ans, un vaste territoire. Racine imagine une relation amoureuse entre ce conquérant et une princesse indienne fictive, Cléofile.

CLEOFILE

On attend peu d’amour d’un héros tel que vous.
La gloire fit toujours vos transports(11) les plus doux.
Et peut-être, au moment que ce grand cœur soupire,
La gloire de me vaincre est tout ce qu’il désire.

ALEXANDRE

Que vous connaissez mal les violents désirs
D’un amour qui vers vous porte tous mes soupirs !
J’avouerai qu’autrefois au milieu d’une armée
Mon cœur ne soupirait que pour la Renommée,
Les peuples et les rois devenus mes sujets,
Étaient seuls à mes vœux d’assez dignes objets,
Les beautés de la Perse(12) à mes yeux présentées
Aussi bien que ses rois ont paru surmontées(13).
Mon cœur d’un fier mépris armé contre leurs traits(14),
N’a pas du moindre hommage honoré leurs attraits.
Amoureux de la gloire, et partout invincible,
Il mettait son bonheur à paraître insensible.
Mais hélas, que vos yeux, ces aimables tyrans,
Ont produit sur mon cœur des effets différents !
Ce grand nom de vainqueur n’est plus ce qu’il souhaite,
Il vient avec plaisir avouer sa défaite,
Heureux ! si votre cœur se laissant émouvoir,
Vos beaux yeux à leur tour avouaient leur pouvoir.
Voulez-vous donc toujours douter de leur victoire;
Toujours de mes exploits me reprocher la gloire ?
Comme si les beaux nœuds où me tenez pris
Ne devaient arrêter que de faibles esprits.
Par des faits tout nouveaux, je m’en vais vous apprendre
Tout ce que peut l’amour sur le cœur d’Alexandre.
Maintenant que mon bras engagé sous vos lois
Doit soutenir mon nom et le vôtre à la fois,
J’irai rendre fameux(15), par l’éclat de la guerre
Des peuples inconnus au reste de la terre
Et vous faire dresser des autels en ces lieux
Où leurs sauvages mains en refusent aux dieux.

Jean Racine, Andromaque, 1667. Acte III, scène 8, vers 993-1026.

Pendant la guerre de Troie, qui opposait les Grecs et les Troyens, la princesse troyenne Andromaque a perdu son mari, Hector. Aujourd’hui captive, tout comme son fils Astyanax, du Grec Pyrrhus et aimée de celui-ci, elle doit répondre à sa demande en mariage. Pyrrhus exerce un chantage : il ne sauvera la vie d’Astyanax que si elle devient son épouse.

ANDROMAQUE, CEPHISE

ANDROMAQUE

Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l’autel qu’il tenait embrassé ?
Songe, songe, Céphise(16), à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle ;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage ;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants ;
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seraient asservis.

CEPHISE

Eh bien, allons donc voir expirer votre fils :
On n’attend plus que vous… Vous frémissez, Madame ?

ANDROMAQUE

Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector ?
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage ?
Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas(17),
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
J’ignore quel succès(18) le sort garde à mes armes ;
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
Si d’un heureux hymen(19) la mémoire t’est chère,
Montre au fils à quel point tu chérissais le père ».

Jean Racine, Bérénice (Acte V, scène 7) 1670.

Titus, empereur de Rome, et Bérénice, reine de Palestine, sont amoureux l’un de l’autre. Mais les coutumes romaines interdisent le mariage d’un empereur et d’une reine étrangère. Antiochus, roi de Comagène (région d’Asie Mineure), également amoureux de Bérénice, et Titus, viennent de faire part à Bérénice de leur désespoir et de leur volonté d’en finir avec la vie.

BÉRÉNICE, se levant

Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,
En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !
Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,
Partout du désespoir je rencontre l’image.
Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler
Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.
(à Titus)
Mon cœur vous est connu, Seigneur, et je puis dire
Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.
La grandeur des Romains, la pourpre des Césars
N’a point, vous le savez, attiré mes regards.
J’aimais, Seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.
Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée :
J’ai cru que votre amour allait finir son cours.
Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.
Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.
Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,
Ni que par votre amour l’univers malheureux,
Dans le temps que Titus attire tous ses vœux
Et que de vos vertus il goûte les prémices,
Se voie en un moment enlever ses délices.
Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,
Vous avoir assuré d’un véritable amour.
Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,
Par un dernier effort couronner tout le reste.
Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.
Adieu, Seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.
(à Antiochus)
Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même
Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,
Pour aller loin de Rome écouter d’autres voeux.
Vivez, et faites-vous un effort généreux.
Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.
Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte.
Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.
Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers
De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse
Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.
Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.
(à Titus)
Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

ANTIOCHUS

Hélas !

Pierre CORNEILLE, Horace, acte IV, scène 5, extrait, 1641.

Deux Romains, Horace et Camille sont frère et sœur. Par un tragique hasard, Horace doit combattre l’époux de Camille, un guerrier issu de la cité voisine, Albe. N’écoutant que son devoir patriotique, il tue cet ennemi provoquant la colère de sa sœur Camille.

HORACE

Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,
Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs ;
Tes flammes désormais doivent être étouffées ;
Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées :
Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien(20).

CAMILLE

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;
Et si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme,
Rends-moi mon Curiace(21), ou laisse agir ma flamme :
Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ;
Je l’adorais vivant, et je le pleure mort.
Ne cherche plus ta sœur où tu l’avais laissée ;
Tu ne revois en moi qu’une amante offensée,
Qui comme une furie attachée à tes pas,
Te veut incessamment reprocher son trépas(22).
Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,
Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
Moi-même je le tue une seconde fois !
Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,
Que tu tombes au point de me porter envie(23) ;
Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté
Cette gloire si chère à ta brutalité !

HORACE.

Ô ciel ! Qui vit jamais une pareille rage !
Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage,
Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ?
Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
Et préfère du moins au souvenir d’un homme
Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !
Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant(24) !
Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !
Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés !
Et si ce n’est assez de toute l’Italie,
Que l’orient contre elle à l’occident s’allie ;
Que cent peuples unis des bouts de l’univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers !
Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

HORACE, mettant l’épée à la main, et poursuivant sa sœur qui s’enfuit

C’est trop, ma patience à la raison fait place ;
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.

CAMILLE, blessée derrière le théâtre(25).

Ah ! Traître !

HORACE, revenant sur le théâtre(26)

Ainsi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

Notes :

1 - Agamemnon s’adresse, de manière fictive, à Achille.
2 - Ma gloire intéressée : l’intérêt de mon honneur.
3 - la balance : le choix.
4 - domestique d’Agamemnon.
5 - Agamemnon se parle à lui-même.
6 - autel : lieu de sacrifice.
7 - en l’immolant : en la sacrifiant.
8 - superbe : empli d’orgueil.
9 - frivole soin : souci inutile.
10 - sujet d’ennui : cause d’une souffrance extrême.
11 - Transports : émotions intenses.
12 - Perse : région conquise par Alexandre en 330 avant J.-C., correspondant à l’Iran actuel.
13 - Surmontées : vaincues.
14 - Ce terme peut désigner les traits du visage ou les flèches tirées avec un arc.
15 - Fameux : célèbres.
16 - Céphise est la confidente d’Andromaque.
17 - trépas : mort.
18 - succès : issue.
19 - hymen : union, mariage.
20 - Horace reproche à sa sœur Camille de pleurer la mort de son époux, et lui ordonne de se réjouir plutôt de sa victoire.
21 - Curiace : époux passionnément aimé de Camille.
22 - Trépas : mort violente.
23 - Puisse ta vie être plus malheureuse que la mienne.
24 - Horace a tué l’époux de Camille, Curiace, pour honorer Rome.
25 - Camille, assassinée dans les coulisses.
26 - Horace, revenant sur scène.

Partager

À voir également