Deux frères
La rivalité fraternelle est un topos littéraire. Dans la Bible, on la retrouve dans l’histoire d’Abel et Caïn, de Jacob et Ésaü, ou encore dans la mythologie avec Romulus et Remus, Castor et Pollux, Étéocle et Polynice…
Ce thème est exploité dans toute la littérature. Pensez aux deux sœurs dans Les Fées de Charles Perrault, aux Frères Karamazov de Dostoïevski ou encore aux Météores de Michel Tournier.
Voici quelques extraits.
Texte 1 Abel et Caïn

Abel devint pasteur de brebis, et Caïn était laboureur.
Au bout de quelque temps, Caïn offrit des produits de la terre en offrande à Yahvé.
Abel, de son côté, offrit des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse.
Yahvé regarda Abel et son offrande, mais il ne regarda pas Caïn et son offrande.
Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.
Yahvé dit à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu fais bien, ne seras-tu pas récompensé ? Et si tu ne fais pas bien, le péché n’est-il pas à ta porte ? »
Caïn dit à Abel, son frère : « Allons aux champs. » Et, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur Abel, son frère, et le tua.
Et Yahvé dit à Caïn : « Où est Abel, ton frère ? » Il répondit : « Je ne sais pas. Suis-je le gardien de mon frère ? »
Yahvé dit : « Qu’as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi.
Maintenant tu es maudit de la terre, qui a ouvert sa bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.
Quand tu cultiveras la terre, elle ne donnera plus ses fruits ; tu seras errant et fugitif sur la terre. »
Caïn dit à Yahvé : « Ma peine est trop grande pour que je la puisse supporter.
Voici que vous me chassez aujourd’hui de cette terre, et je serai caché loin de votre face ; je serai errant et fugitif sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. »
Yahvé lui dit : « Eh bien, si quelqu’un tue Caïn, Caïn sera vengé sept fois. » Et Yahvé mit un signe sur Caïn, afin que quiconque le rencontrerait ne le tuât pas.
D’après la traduction du chanoine Crampon (1923)
Texte 2 Jeannot et Colin
Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin à l’école dans la ville d’Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans tout l’univers par son collège et par ses chaudrons. Jeannot était fils d’un marchand de mulets très renommé, et Colin devait le jour à un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre avec quatre mulets, et qui, après avoir payé la taille, le taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout de l’année.
Jeannot et Colin étaient fort jolis pour des Auvergnats ; ils s’aimaient beaucoup, et ils avaient ensemble de petites privautés, de petites familiarités, dont on se ressouvient toujours avec agrément quand on se rencontre ensuite dans le monde.
Le temps de leurs études était sur le point de finir, quand un tailleur apporta à Jeannot un habit de velours à trois couleurs, avec une veste de Lyon de fort bon goût ; le tout était accompagné d’une lettre à monsieur de La Jeannotière. Colin admira l’habit, et ne fut point jaloux ; mais Jeannot prit un air de supériorité qui affligea Colin. Dès ce moment Jeannot n’étudia plus, se regarda au miroir, et méprisa tout le monde. Quelque temps après un valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre à monsieur le marquis de La Jeannotière : c’était un ordre de monsieur son père de faire venir monsieur son fils à Paris. Jeannot monta en chaise en tendant la main à Colin avec un sourire de protection assez noble. Colin sentit son néant, et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.
[…]
Colin, toujours tendre, écrivit une lettre de compliments à son ancien camarade ; et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le petit marquis ne lui fit point de réponse : Colin en fut malade de douleur.
Voltaire